Rien, seul, de Jean-Claude Leroy, Éditions Cénomane

          Rien seul 1Cédric, " un être silencieux et obéissant " semble dépouvu de volonté propre. Aussi sa vie oscille-t-elle suivant l'influence de ceux qu'il rencontre ou selon les évènements et accidents de la vie. Il devient peu à peu clochard et alcoolique dans une société qui refuse toute place à ceux qui ne se normalisent pas. Il va pourtant rencontrer d'autres personnages aussi seuls que lui, des humains :  Marco le clochard, la grand-mère muette qui va l'accueillir et prendre soin de lui. Mais la société brise ce fragile espoir d'une vie possible.

«Il faut attendre d'entrevoir sa dernière heure pour éprouver enfin la délivrance, ensuite les minutes peuvent bien durer le temps qu'elles veulent, on est imbattable. »

          Sans misérabilisme, avec une écriture précise, élégante, qui se refuse à tout effet pathétique et dénude avec une douceur distante l'errance solitaire de son personnage, Jean-Claude Leroy compose une fugue désespérée et poignante.

Extrait

          "À l’horizon, le jour éclaircit à peine des collines coiffées d’arbres auxquelles les yeux sont aveugles, mobilisés par les images d’une mémoire qui défilent. Cédric est fatigué, a mal au ventre, n’a pas bu d’alcool depuis plus d’une journée. Une douleur lancinante lui pince les tempes, ses oreilles bourdonnent. Ni le rêve ni l’effort ne suffisent à couvrir la souffrance, son corps s’énerve et grelotte. Pénètre dans la forêt, s’y enfonce à l’écart des sentiers, trébuchant, s’acharnant, s’enfouissant. Il s’arrête enfin, sans rien voir autour de lui. Du sac il extrait la canadienne de Marco. Avec difficultés il l’établit sur une surface plane qu’il a préparée en écartant des branches mortes. S’engouffre dans la toile, se couvre de son mieux, luttant contre le mal comme si c’était seulement le froid de l’hiver. Une heure plus tard, alors que le plein jour a réveillé le décor, il pleure de ne pas dormir. Mais il ne quitte pas la tente, s’est interdit de risquer sa chance, a décidé d’éviter la lumière du soleil. S’accroche à cette volonté, surpris d’être capable de vouloir assez. D’insister. Et enfin une récompense, un pseudo-sommeil qui endort sans délivrer.

          Il s’abîme dans un défilé. Pas de rêves exotiques, rien qu’une chute à l’intérieur. Et des hurlements. Si j’avais la santé! déclare-t-il, tout haut. Pas manque d’avoir essayé, me suis plié aux règles, et elles changent souvent. Faudrait savoir mordre, suis né sans dents, ou alors quand je mords c’est toujours tout seul, et il essaie de se rappeler s’il a vraiment mordu quelquefois. Se souvient surtout des blessures qu’il a reçues, les mots qu’on lui a dits, les mots qui l’ont tué avant qu’il ne commence. À vivre.", (p.66)

 

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.