Rencontre avec Nathalie Constans

Mercredi 10 décembre 2014, à Lecture Gourmande, au Pouliguen

          Dsc01812Le Sel des Mots a invité Nathalie Constans, auteur entre autres ouvrages, de La Reformation des imbéciles et de Je suis pas la bête à manger, livre de la sélection du Prix Grain de Sel 2015, tous deux publiés aux éditions du Chemin de fer. La rencontre est animée par Éric Pessan. Une vidéo est disponible à la fin de cet article.

          Face à la trentaine de personnes de l'assistance, Nathalie Constans lit d'abord les premières pages de Je suis pas la bête à manger. Entrée en matière saisissante ! D'emblée, s'impose la voix d'un personnage singulier, No Ouère, d'apparence aussi fragile qu'étrange, animale peut-être, sauvage à coup sûr. La langue est familière et inouïe à la fois, ancrée dans une matérialité physique et cependant obsessionnelle.

          Chacun peut constater qu'écrire, pour Nathalie Constans, c'est donc bien "l'art de trouver une voix", comme le souligne É. Pessan qui signale aussi que ce livre, selon lui, est "le seul vrai roman publié par les éditions du Chemin de fer", par le souffle, la lenteur avec lesquelles il déploie l'action.

          Comment ce roman a-t-il commencé ? "C'est arrivé par le personnage de No Ouère. J'écris lentement, explique Nathalie Constans. J'avais envie de créer un personnage qui soit un petit animal, c'est l'animalité en lui qui m'intéressait. Je voulais un personnage humain avec des aspects qui soient ceux d'un animal." É. Pessan remarque que "No Ouère n'est pas un enfant sauvage, il a vécu avec ses grands-parents qui étaient comme lui."

         Dsc01813Le deuxième personnage qui arrive dans le livre est aussi celui qui a été inspiré en deuxième, c'est Ozer, l'elfe. Pour autant, il ne faudrait pas prendre ce roman pour une histoire destinée aux enfants. "C'est très sérieux, cette histoire d'elfe, insiste l'auteur, les elfes existent VRAIMENT". Celui-ci, en tout cas, a quelque chose du lapin d'Alice au Pays des merveilles. Le personnage d'Ubodie est venu en troisième. Pour chaque personnage, N. Constans a su "créer une langue". "Ce sont des langues plus que des personnages qui sont installées", analyse É. Pessan, "il y a une joie des langues." N. Constans confime : "Oui, j'ai une idée de personnage, et j'attends que sa langue vienne. Pour moi, la langue c'est physique, c'est de l'énergie en rapport avec le personnage."

         "Je suis obnubilée par la question de ce qui est sauvage", explique-t-elle. Surprise ! À ce moment, É. Pessan lance dans le petit espace de Lecture Gourmande  un air des Rolling Stones, "Donne-moi un abri", celui-là-même que N. Constans écoutait en écrivant Je suis pas la bête à manger. Elle l'écoutait en boucle, recherchait les différentes versions, ou des plages différentes, la batterie seule, ou M. Jaegger seul. Écrire est "un acte physique", et l'auteur aurait aimé être musicienne parce que la musique affirme sa dimension physique.

          Le monde de Je suis pas la bête à manger est celui d'après la catastrophe, même si on ne saura pas de quelle catastrophe il s'agit. C'est la "viile-monstre" de Détroit, inspirée par la ville de Détroit, aux États-Unis qui a fait faillite après la délocalisation de ses industries. N. Constans porte "une attention politique au monde", sans construction idéologique. "Je cherche des images, des sons. Ce qui m'intéresse, c'est les rapprochements que je peux faire. À Détroit, des animaux sauvages , des cerfs rouges, par exemple, sont revenus vivre en plein centre ville. Ça me fascine. Dans mes romans, j'essaie d'en faire quelque chose."

           Nathalie Constans lit un autre extrait de son roman, une lutte farouche entre No Ouère et Ubodie, commentée par Ozer.

          "L'animalité, c'est être aussi une proie", remarque É. Pessan.Dsc01814

          "Les personnages au départ ne peuvent pas communiquer. Ozer est un elfe qui protège No Ouère mais lui reste invisible. Ubodie est un personnage de Primo Lévi dans La Trève, "un enfant né d'Auschwitz", c'est-à-dire ici né "de la chaîne de montage", qui vient d'une catastrophe et va vers une autre catastrophe. Il témoigne de la déliquescence de la vie sociale.[...] C'est un peu ça chez moi, la lutte des classes."

          Cependant, ces personnages pour qui "rien n'est acquis", peu à peu se sauvent par la culture, ils gagnent une langue plus construite, par exemple.

          Dsc01820Une spécificité des éditions du Chemin de fer, c'est que chaque livre naît d'un texte d'écrivain auquel, après rédaction, l'éditeur associe le travail d'un plasticien, qui n'est pas un illustrateur. C'est "un frotté" entre deux sensibilités, précise Éric Pessan. L'auteur et l'artiste ne se connaissaient pas. Comment Nathalie Constans a-t-elle reçu le travail d'Anya Belyat-Giunta ?

          "Comme un cadeau ! C'est jubilant !" C'est un autre regard sur son texte : elle ne voulait pas de la couleur rose, et il y en a, elle a découvert aussi des aspects qu'elle ne soupçonnait pas si prégnants comme les thèmes de l'ingestion et de la digestion...

          "Quand j'écris, je vais vers un univers que je ne connais pas.", conclut Nathalie Constans, qui a ensuite répondu aux questions de l'assistance.

Voir et écouter la lecture de Je suis pas la bête à manger et des extraits de la rencontre sur vidéo. Merci à ceux qui ont rendu possible cette expérience ! : 

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