Rencontre avec Emmanuelle Pagano

      Passionnante rencontre avec Emmanuelle Pagano, mercredi 29 avril à la bibliothèque Anita Conti à La Turballe.

      C'est un plaisir qu'une soirée avec Emmanuelle Pagano. Interrogée par Éric Pessan, elle parle volontiers et avec précision de ses recherches et du travail d'écriture. Cette ouverture permet au lecteur de découvrir comment sont nées les œuvres et quelles relations sont nouées entre elles et l'auteure, tout en préservant la part autobiographique la plus intime.

      Dsc02049reducLes ouvrages écrits sont déjà nombreux, ils sont disposés sur la table devant l'auteure qui entame cette rencontre par la lecture d'un extrait du Travail de mourir, publié aux éditions Les Inaperçus, et présent dans la sélection du Prix Grain de Sel 2015. Lors du salon Nau Belles Rencontres littéraires, nous avions déjà eu la chance d'écouter Emmanuelle Pagano lire En cheveux et Ligne 12. Nous avions déjà pu apprécier sa voix légèrement voilée, sa diction glissante, un peu chantante, ou parfois saccadée qui servent bien ses phrases elliptiques au rythme souple.

      Le Travail de mourir (fiche) donne d'emblée l'occasion d'aborder la question de la part autobiographique dans l'écriture des romans. L'auteure n'écrit qu'à partir de faits qui se sont réellement passés, les personnages sont construits à partir des personnes qu'elle connaît. L'écriture opère des glissements, des juxtapositions à partir de ces éléments bien réels. Ainsi un oncle a servi de modèle à celui que l'on rencontre dans Le Travail de mourir, mais cet homme est encore vivant, et n'a jamais été croque-mort. E. Pagano ne tricote pas, mais le thème de la laine présent dans ce roman est un écho de l'histoire familiale : les grands-parents maternels producteurs de fromage élevaient des brebis. Les Adolescents troglodytes est bien, comme le souligne É. Pessan, « un mélange d'éléments biographiques et de fiction », mais de façon décalée : le personnage de transsexuelle a beaucoup de l'auteure alors qu'elle n'est pas transsexuelle. On retrouve le même procédé dans Le Tiroir à cheveux où, en se mettant à la place du personnage de la voisine, l'auteur a pu parler d'elle. Inversement, L'Absence d'oiseaux d'eau est l'ouvrage le plus autofictionnel d'E. Pagano, alors qu'il est le « plus loin » d'elle.

      Il arrive que l'écriture ainsi suscitée explore de façon quasi médiumnique des veines insoupçonnées. Ainsi la ferme jouée aux cartes et perdue par l'arrière-grand-père fait-elle peut-être retour dans « le lieu perdu » évoqué dans Le Travail de mourir.

      Consciente de ces interférences, E. Pagano s'intéresse désormais à la psychogénéalogie des lieux de vie.

      Dsc02048reducCe qui est certain est que « l'écriture m'a aidée à me structurer », dit-elle, en précisant : « si je n'avais pas écrit, je pense que je serais devenue borderline. ». L'écriture permet d'explorer ces zones « borderline ». Et plus important encore : « Il faut travailler sur les fragilités, sur ce qu'on ne sait pas faire. » Ainsi le travail d'écriture est-il au plus près de celui d'un tissu de soie.

      L'autre source des romans est toujours une solide documentation. Le tome 2 de la Trilogie des rives actuellement en cours d'écriture (Le tome 1, Ligne & Fils est vient de paraître chez P.O.L) a nécessité 2 ans de recherches consignées dans 50 dossiers de documents écrits ou scannés. Ce goût pour le document,'E. Pagano le manifeste jusque dans ces choix cinématographiques : elle marque son intérêt pour les films documentaires comme le magnifique et bouleversant Nostalgie de la lumière de Patricio Guzman. Il souligne sa relation toujours forte au réel. C'est dire combien l'invitation du Musée des Confluences de Lyon à écrire un texte dont la matière serait un objet de ses collections a pu la toucher. C'est de cette sollicitation qu'est né le très beau récit En cheveux, publié aux éditions Invenit. Il y est question d'un fabuleux châle en soie de mer...

      Dsc02050reducLe Travail de mourir ouvre aussi la question de la place des images dans l'écriture. Pour ce roman, c'est la photographe, Claude Rouyer (voir le site de l'artiste ICI) qui a initié le travail à partir d'une de ses séries de photographies, Les Veuves. L'éditeur a ensuite publié le texte mais en imposant son propre choix parmi les photos qui avaient inspiré le texte. Emmanuelle Pagano le dit : « j'aime les images , « je ne me méfie pas des images. » Elle aurait voulu être photographe, faire des films, a suivi des études d'Arts du Spectacle Audiovisuel, option cinéma. Elle est agrégée d'arts plastiques. Cette importance des images est d'autant plus remarquable que l'écrivaine n'en use qu'avec rigueur dans son écriture. Il faudrait que le lecteur cherche longtemps pour trouver dans un livre d'E. Pagano une comparaison ou une métaphore décorative ! Elle use d'une langue précise, en prise avec le réel, où la figure fait prendre corps à ce qu'elle évoque. L'image doit « apporter un sens, du réalisme, de l'histoire, sinon ce n'est pas nécessaire », disait déjà E. Pagano dans une interview au Matricule des Anges, n° 96, de novembre 2008.

      C'est donc tout naturellement que l'écrivaine a récemment travaillé avec un chorégraphe, autre façon d'explorer concrètement la mise en espace de l'écriture, « le texte sort du livre .»

      Y a-t-il un lieu favorable à l'écriture pour E. Pagano qui a souvent écrit en résidence ces dernières années ? « J'ai besoin d'être en résidence pour avoir des sous, pas pour écrire, dit-elle, mais ces changements de lieux font découvrir des choses », par exemple l'univers des marais qu'elle trouve fascinant depuis une résidence au lac de Grandlieu. Elle reconnaît aussi qu'il est intéressant parfois d'être à distance pour écrire sur un sujet.

      Son rapport aux commandes d'écriture, nombreuses, qui lui sont passées est jugé « stimulant ». Il fixe un cadre et un délai. Cependant, il est impossible d'honorer toutes les commandes, et d'ailleurs P.O.L, l'éditeur d'E. Pagano, ne le veut pas.

      Au passage, elle rend hommage à cet éditeur capable de publier un livre sans indiquer « roman » sur la couverture en guise d'argument commercial. P.O.L préserve un espace d'écriture. Il affirme également cette volonté en éditant des quatrième de couverture qui exposent de façon neutre un extrait de l'ouvrage.

      Dsc02051reducTout au long de cette rencontre, initiée par Le Travail de mourir et son personnage de tricoteuse à domicile, a couru le thème du fil, du tissu, du tissage, du texte. On y trouve un châle, une chevelure dénouée (En cheveux), des cheveux qui peuvent être aussi cordons ombilicaux (Le Tiroir à cheveux), une toile d'araignée (Les Mains gamines), une navette (Les Adolescents troglodytes). Explorer ce thème serait toucher à une des sources du poétique dans l'œuvre d'E. Pagano. Chaque livre est un entrelacement, on l'a vu entre fiction et autobiographie, mais aussi entre, par exemple, passé et présent, légende et Histoire. Nouons-nous mêle, de l'aveu même de l'auteur, « toutes les histoires que je n'aurais pas le temps d'écrire. » Ce thème du fil est puissamment associé au thème de l'eau qui court, du lac matriciel au fleuve dont le courant entraîne le mouvement des moulinages. Il y a jusqu'à ce titre merveilleusement ambigu lorsqu'on le lit sans l'entendre prononcer : Ligne & Fils, qui joue sur l'évocation de la lignée familiale, du réseau aquatique, de l'étoffe tissée et du texte tracé où vie et mort sont mêlées.

On ne saurait trop recommander une visite du blog d'Emmanuelle Pagano où l'on trouvera des présentations de ses ouvrages, en particulier une vidéo passionnante où elle parle de Ligne & Fils : ICI

Merci à la bibliothèqie Anita Conti pour son accueil.

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