Rencontre avec les Éditions du TRIPODE

          Dsc01903Mercredi 28 janvier 2015, la librairie  l'Embarcadère  à Saint-Nazaire a accueilli Le Sel des Mots pour une rencontre avec l'éditeur Frédéric Martin qui a présenté son travail et sa maison d'édition, Le Tripode. Éric Pessan animait cette soirée dense et aussi passionnante qu'est apparu passionné l'engagement de cet éditeur attaché à la conception, la réalisation et la publication de livres remarquables.

         Enfant,  F. Martin n'avait pas hésité à consacrer tout son argent de poche à l'achat d'un livre de Jules Verne, par goût de la lecture mais aussi par attirance pour le livre, plus désirable à ses yeux que tout autre objet. Faut-il voir dans cette anecdote les prémices du parcours qui va plus tard l'amener à suivre une formation aux métiers de l'édition et à faire un stage mémorable aux Éditions Viviane Hamy ? Les lecteurs doivent à cette collaboration la découverte et la publication, entre autres, de L'Art de la joie, de Sapienza Goliarda. Le tout jeune éditeur retire de ses premières expériences professionnelles la conviction que la fabrication d'un livre requiert d'abord de la cohérence, que chaque livre est un projet singulier qui doit être réfléchi et porté pour lui-même.

         "Le Tripode est né durant l’été 2013 de la scission des anciennes éditions Attila en deux entités indépendantes : Le Tripode et Le Nouvel Attila." 

          Dsc01905Le Tripode compte deux salariés, dont F. Martin, et une centaine d'intervenants. Le métier d'éditeur dans une petite maison d'édition apparaît comme celui d'un l'homme-orchestre qui gère la maison, tout en assurant la lecture des textes susceptibles d'être publiés, la conception et la fabrication des livres et leur diffusion.

          "Le catalogue reprend pour partie celui des éditions Attila, chaque auteur s'étant vu proposer de rejoindre la maison de son choix." Il propose trois entrées : Littératures, qui rassemble des romans, Arts, qui se tourne vers le graphisme et Ovnis, qui présente des ouvrages inclassables. "J'aimerais, dit F. Martin, que chaque livre soit à la fois littérature, art et ovni. Ovni oui, car un bon livre c'est ce qu'on n'a jamais vu avant."

          

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           Ce catalogue a aussi une réalité économique, c'est sur lui que repose la viabilité du projet de la maison qui a besoin d'une publication d'au moins huit romans par an. Or, assurer la publication de huit romans est un travail considérable, quoiqu'indispensable car il est garant de liberté. En effet, on ne peut pas faire reposer la survie de la maison sur le succès d'un livre ou sur un auteur-phare, ce serait une cause de fragilité pour la maison et de responsabilité pour cet auteur. Par ailleurs, ce sont parfois des ouvrages inattendus qui sont des succès d'édition. Récemment, le Tripode a eu de bonnes ventes pour L'Ancêtre, de Juan José Saer, traduit par Laure Bataillon (réédition) et La Poésie du Gérondif, de Jean-Pierre Minaudier, illustré par Denis Dubois. Le Tripode publie les albums d'Edward Gorey, résolument, même si le goût français n'est pas encore fait à cet humour.  La maison a fait sienne une formule de Francis Ponge : "Lorsque, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, on demanda à l'écrivain pourquoi il avait préféré écrire sur une forêt (Le Carnet du bois des pins, éd. Mermod, 1947) au lieu de rédiger comme les autres poètes des manifestes sur la Liberté, il répondit, tranquillement, que son ambition était de concevoir des bombes à retardement, et non des mitraillettes." 

          F. Martin souligne qu'il faut environ 10 à 15 ans pour que son fonds permette à une maison d'édition d'atteindre un "point de libération" qui garantisse sa sécurité. Le catalogue constitue 20% du chiffre d'affaires.

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           Comment donner une place à un livre ? "Il faut aimer défendre le livre, ce livre, de façon à mettre en valeur le côté ovni du livre, à faire basculer ce qui est une faiblesse, sa singularité, son étrangeté, en avantage". Il y a une stratégie à trouver pour chacun. La presse joue un rôle, proportionnellement les livres des petites maisons d'édition ont davantage d'articles que ceux des grandes maisons. Et les librairies indépendantes ont également un rôle. Par exemple, ce sont les libraires qui ont assuré le succès du livre de Sapienza Goliarda, L'Art de la joie.

          Est-ce facile d'obtenir les droits d'un livre étranger ? Parfois, oui. Par exemple L'Homme qui savait la langue des Serpents, de l'auteur estonien Andrus Kivirähk, (traduit par Jean-Pierre Minaudier, Prix de l'Imaginaire 2014 du roman étranger) a été traduit sans qu'il y ait eu de commande, mais le texte ne trouvait pas d'éditeur en France.  Quant à la réédition de livres, c'est la presse qui établit une différence entre première édition et réédition, pas le lecteur. Un livre comme Ma mère musicienne..., de Louis Wolfson (paru chez Attila), est "un des plus beaux que j'aie publiés", assure F. Martin. "L'auteur est schizophrène, le livre a été publié une première fois par les éditions Navarin en 1984. Malgré le caractère plus confidentiel de cette édition, le tirage est rapidement épuisé et l’ouvrage, devenu culte, circulait depuis plusieurs années sous forme de photocopie." La publication des ouvrages de Juan José Saer est aussi une belle histoire de la maison : L'éditeur Flammarion qui en détenait les droits ne s'intéressait plus à l'auteur, un écrivain argentin majeur, aussi connu que Borges dans son pays, et le livre L'Ancêtre était devenu indisponible.

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F. Martin lit alors l'incipit de L'Ancêtre, traduit par Laure Bataillon qui avait reçu pour ce livre en 1988 le prix de la meilleur traduction décernée par la Maison des Écrivains et des Traducteurs (MEET). Et c'est très beau !

          F. Martin cherche à entrer en "empathie" avec les auteurs. "Je ne touche pas au texte, je parle à l'auteur". Il ajoute : "Il n'y a pas de retouches, il y a de l'énergie à remettre."  L'attention va aussi à la formule graphique des livres, car la mise en page d'un texte est déjà une lecture. Il y a des choix de typographie, de format à faire, l'intervention d'un dessinateur à préparer...

          Quels sont les projets du Tripode pour 2015 ? Les Aventures du général Francoquin au pays des frères Cyclopus, de Yak Rivais, Lava, de Rémi David (poésie), et surtout à l'automne un gros projet, l'oeuvre du Charlotte Salomon, avec l'intégralité des planches dans le format original.

Merci à la librairie L'Embarcadère pour son accueil !

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LE TRIPODE ?

Le tripode (« trois pieds » en grec) est un symbole de stabilité : trois pieds trouvent toujours un équilibre. Une chaise ou une table à quatre pieds peuvent être bancales, un trépied jamais. Cela ne tient pas de la magie mais de la géométrie euclidienne : trois points non alignés forment à coup sûr un plan.

Ce nom rappelle les fondations sur lesquelles repose la maison d'édition – les littératures, les arts et les ovnis – et taquine les esprits cartésiens : associer un nom pareil avec un logo qui tient du cercle et du carré…

En littérature, tripode est le nom des soucoupes volantes dans La Guerre des mondes mais aussi celui qu’Alfred Jarry avait donné au cabanon sur pilotis qu’il s’était construit en bord de Seine, à Corbeil, et dans lequel il se reposait quand il en avait assez de Paris.

  L'Alpiniste, de Bernard Amy, ouvrage de la sélection du Prix Grain de Sel 2015, est publié aux éditions du Tripode.

 

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