Syndrome Shéhérazade

"Le Syndrome Shéhérazade", d'Éric Pessan, aux Éditions de L'Attente

          Ce livre ne relève d'aucun genre romanesque connu. Imaginez plutôt que vous vous trouviez un soir dans un théâtre vide et que soudain se mettent à résonner dans l'obscurité des voix anonymes, orphelines, qui ne parlent pas entre elles, ne communiquent pas entre elles, énoncent simplement quelques phrases définitives, parfois une seule phrase, puis s'effacent, toutes différentes, chacune singulière. Parfois la même voix resurgit, complète sa déclaration précédente par un détail ou un événement, on croit saisir l'ébauche d'une histoire, mais on n'en saura pas davantage.

          Ni maxime, ni sentence, chacun de ces énoncés fragmentaires est un accès, au sens où l'on parle d'un accès d'humeur, est le nœud d'une émotion, exprime un sentiment, raconte une nostalgie, un regret, un espoir, livre un désir, une hantise, une peur. Ils sont comiques, pathétiques, tragiques. Nul ne leur répond. Jamais. Parfois, dans leur creux, tournent d'autres voix qui sont rapportées, celles d'êtres aimés, détestés, perdus. Parfois, les déclarations se percutent, s'accrochent l'une à l'autre, ce frottement change subtilement leur sens premier qui paraissait si évident, soudain on les entend autre et c'est merveilleux ou terrible comme toute révélation.

          Dsc 0094Pourtant, toutes ces phrases, nous les connaissions, il y a longtemps que leur banalité nous accompagne, elles font partie de la rumeur des jours et de leur solitude. Peut-être même les avons-nous prononcées. Mais telles qu'elles résonnent là, nous les écoutons pour la première fois. Éric Pessan a saisi chacune pour la ciseler, en faire ressortir la crête vive, donner à chaque fragment son rythme, son énergie propre. Il parvient à la fois à condenser tout ce que nous saurons du locuteur, à faire de chaque phrase une empreinte et à l'ouvrir à l'universel.

          Pourquoi Shéhérazade ? Peut-être pour rappeler que toute écriture est sous le coup d'un arrêt de mort, qu'elle est ce battement qui suspend la mort le temps d'une histoire, étend la nuit jusqu'à l'aube inéluctable où la lucidité aura le dernier mot. Alors on parle, pour s'étourdir, « On raconte des histoires pour ne pas mourir. Tant qu'on écrit, tant qu'on parle, tant qu'on écoute, on est en vie. C'est la syndrome Shéhérazade, on s'invente 1001 histoires par peur du silence définitif. » Et toutes ces paroles sont autant de messages lancés, comme de petites lueurs sur les dernières pages noires du livre où ils apparaissent en caractères blancs et où chutent des étoiles.

          Ajoutons que cet ouvrage est aussi un beau travail d'édition.

Le Syndrome Shéhérazade est lauréat du Prix Grain de Sel 2015

Éric Pessan sera présent au salon Nau-Belles Rencontres littéraires

N.R.

Le Prix GRAIN DE SEL 2015 décerné à É. Pessan

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           Mercredi 7 janvier, le jury du Prix Grain de Sel 2015 s'est réuni pour procéder au vote qui devait consacrer le lauréat de la sélection.

           25 membres de l'association participaient au vote après la lecture des onze ouvrages en concurrence. Au fur et à mesure que se faisait la saisie des cinq titres retenus et classés par chacun, le suspense grandissait tant les avis divergeaient. Une preuve, s'il en est, de la richesse de cette sélection !

          C'est Le Syndrome Shéhérazade, d'Éric Pessan, publié aux éditions de L'Attente qui l'a emporté.

          Les cinq titres qui arrivent aussitôt après dans l'intérêt des lecteurs sont :

- Debout-payé, de Gauz, aux éditions Le Nouvel Attila Saisie des votes

- Rien, seul, de Jean-Claude Leroy, aux éditions Cénomane

- L'Alpiniste, de Bernard Amy, aux éditions Le Tripode

- Le Passé imposé, de François Blistène, aux éditions du Sonneur

          Le prix sera remis à Éric Pessan à l'occasion du salon Nau-Belles Rencontres littéraires, le 28 mars 2015.

          Debat du juryUn débat animé a ensuite permis aux membres du jury d'échanger leurs avis autour de la sélection. La règle étant de ne pas donner son opinion avant le soir du vote, ce moment de partage était attendu et bienvenu.

          Il a également été l'occasion de parler des critères d'élection que chaque membre du jury établit pour faire son choix parmi les titres en compétition. Convient-il de les encadrer plus précisément par une grille d'évaluation ? ou faut-il au contraire laisser à chaque lecteur la liberté de les déterminer ? En particulier, faudrait-il inclure obligatoirement des critères réservés aux choix éditoriaux et aux qualités de l'ouvrage en tant qu'objet (format, couverture, typographie, illustrations...) ? Ou bien encore pourquoi ne pas créer un second Prix Grain de Sel spécifique réservé à cet aspect éditorial, dans la logique des objectifs de l'association qui défend le travail des petites maisons d'édition ? Frédérique Manin a conclu ce questionnement par le rappel de l'ouverture à un monde singulier que propose chaque livre. Le bonheur de le découvrir, le plaisir, l'intérêt de la lecture restent les seuls critères.

          Yves Le-Leuch et tous les membres de l'association du Sel des Mots ont rendu hommage aux victimes de l'attentat commis dans les locaux du journal Charlie-Hebdo et exprimé leur solidarité avec l'équipe de l'hebdomadaire.

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